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Bien avant la bille de verre telle que nous la connaissons, des enfants du monde méditerranéen jouaient déjà à lancer, à viser et à ramasser de petits objets. Parmi eux : un os. Cette histoire-là remonte très loin, et elle nous a conduits jusque dans deux vitrines et une réserve du British Museum, à Londres.
Un os de mouton, et le jeu est là
L'objet s'appelle un astragale. Le Museum of Cambridge ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), qui en conserve un jeu complet, le décrit sans détour : ce sont les os du talus de moutons ou de chèvres, un des os du tarse, celui qui forme la partie basse de l'articulation de la cheville.
Rien d'exotique, donc. Un os de repas.
Ce qui le rend jouable tient à sa forme, et la source le dit précisément : l'astragale de mouton ou de chèvre a la bonne taille et le bon poids pour tenir dans la main, une forme grossièrement rectangulaire à six faces qui en fait une pièce à lancer, et des faces plates qui l'empêchent de rouler loin une fois retombé.
Notez bien ce dernier point, parce qu'il est exactement l'inverse de ce que l'on demande à une bille. L'astragale, par sa forme, s'arrête vite là où il tombe. La bille, elle, continue sa course.
Le musée rappelle que l'usage des astragales est attesté depuis le Néolithique et qu'ils n'ont pas servi uniquement au jeu : on les retrouve dans des sépultures, et ils ont porté une pratique divinatoire, l'astragalomancie, courante en Méditerranée et au Proche-Orient. On lançait les os, on lisait la face qui se présentait dessus.
Deux terres cuites, deux gestes
Pour voir comment on y jouait, il faut regarder ce que les Anciens en ont représenté. Le British Museum conserve deux terres cuites que nous avons relevées sur leur fiche d'objet, numéro d'inventaire compris.
La première porte le numéro d'inventaire 1867,0510.1. C'est un groupe en terre cuite de deux femmes accroupies jouant aux osselets, produit en Campanie entre 330 et 300 avant notre ère environ, et provenant selon la fiche de Capoue. Il mesure 21 centimètres de haut pour 22,4 de large.
Le détail de fabrication vaut d'être lu. Chaque figure a été moulée en plusieurs parties assemblées avant la cuisson, et chacune porte un tenon sous sa base, qui s'emboîte dans un trou de la plaque rectangulaire. Les deux figures pouvaient donc être séparées de leur socle, un détail de fabrication particulièrement étonnant pour un objet vieux de plus de vingt-trois siècles. Le groupe est aujourd'hui exposé dans la salle 73 du musée ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), consacrée aux Grecs d'Italie.
La seconde porte le numéro 1903,0518.2. C'est la figure en terre cuite d'un garçon debout, qui tient au poignet gauche un sac d'osselets. Il est vêtu d'un himation, coiffé d'une tresse qui lui fait le tour de la tête sous une épaisse couronne. La fiche ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) donne même les couleurs relevées sur la pièce : argile brun jaunâtre, engobe blanc, rose sur les chairs, rouge sur le sac d'osselets, bleu sur la base. Treize centimètres et demi de haut, 94 grammes. Elle a été produite en Béotie au début du IIIe siècle avant notre ère, et provient selon la fiche de Tanagra.
Ces deux pièces disent deux choses différentes, et c'est pour cela que nous les montrons ensemble. La première montre la partie : deux joueuses, accroupies, au niveau du sol. La seconde montre la réserve : un sac, porté au poignet, que l'on emmène avec soi.
Un sac d'osselets porté sur soi. Vingt-trois siècles plus tard, difficile de ne pas penser aux poches et aux filets dans lesquels on transporte les billes.
Pour comprendre le geste, prenez cinq petits objets solides de taille proche : des galets, des noyaux ou de petits objets non fragiles. Placez-les dans la paume, lancez-en un, puis essayez d'en récupérer d'autres avant de rattraper celui qui retombe.
Les variantes anglaises anciennes compliquaient progressivement l'exercice : ramasser plusieurs pièces d'un seul geste, les saisir à distance, puis rattraper malgré tout celle qui avait été lancée. Le Museum of Cambridge note même que certaines figures étaient si difficiles que beaucoup de joueurs les sautaient.
Quand l'os manque, on prend ce qu'on a
Voilà le point où cette histoire croise la nôtre.
Tout le monde n'avait pas d'astragales. Le Museum of Cambridge souligne même que l'usage de véritables os pouvait refléter une différence sociale : disposer régulièrement d'astragales supposait notamment que la famille ait accès aux morceaux de viande dont ils provenaient. Les autres jouaient quand même, avec ce qu'ils trouvaient.
La liste que donne le musée ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) est un petit inventaire de la débrouille anglaise, région par région : des phalanges de porc dans le Kent, des galets dans le Worcestershire et le Kent, des tessons de poterie dans le Yorkshire et le Sussex, et jusqu'à des éclats de diorite ramassés sur les chantiers de voirie à Londres et à Croydon.
Et puis il y a les noms. Le même jeu s'est appelé, selon les régions anglaises, Knucklebones, Hucklebones, Five-bones, Jacks, Jack o' five-stones, Dibs, Dabblers, Dubs.
Plus étonnant pour nous : parmi ces noms régionaux figure aussi « Marbles ». Le même mot anglais a donc pu désigner, selon les lieux et les usages, des jeux qui ne reposaient pas nécessairement sur nos billes rondes.
Alors, un ancêtre ?
Nous avions ouvert ce dossier avec une question simple : la bille a-t-elle un ancêtre, et lequel ?
La réponse honnête tient en deux parties.
Non, pas au sens d'une descendance. La bille de verre possède sa propre histoire technique et artisanale. Elle ne naît pas de l'astragale : elle appartient à une autre matière, à d'autres procédés de fabrication et à une autre histoire.
Oui, au sens d'une fonction. Il y avait, bien avant elle, un objet de la taille d'une noisette, que l'on gardait par cinq dans un sac, que l'on lançait, que l'on visait et que l'on ramassait, et dont on remplaçait la matière par ce que l'on avait sous la main quand la bonne matière manquait. Os, galet, tesson, éclat de pierre : autant de matières différentes pour accomplir des gestes comparables. Bien plus tard, le verre donnera à d'autres jeux un nouvel objet.
Le lien n'est donc pas une filiation historique, mais une parenté de gestes et d'usages. Ce que l'histoire des osselets raconte, ce n'est pas l'origine de la bille : c'est l'ancienneté de certains gestes auxquels de petits objets se prêtent particulièrement bien. Les tenir dans la main, les compter, les transporter, les lancer, parfois les échanger.
Nous avions déjà suivi cette piste du côté de l'argile, dans notre article sur les billes en terre cuite. Avec l'osselet, cette histoire des petits objets de jeu remonte encore bien plus loin.
Une réserve, pour finir, et nous la posons parce qu'elle est instructive. Le Museum of Cambridge, comme la plupart des sources sérieuses sur ce sujet, insiste sur ce qu'on ignore : on ne sait ni où ni quand ces jeux sont nés, et l'hypothèse la plus largement admise est qu'ils ont été inventés plusieurs fois, indépendamment. Les Grecs eux-mêmes ne s'accordaient pas : Sophocle attribuait l'invention à Palamède pendant la guerre de Troie, Platon au dieu égyptien Thot.
Ces récits disent surtout une chose : même dans l'Antiquité, l'origine du jeu était déjà une histoire que l'on racontait plus qu'un fait que l'on pouvait établir.
Deux mille ans plus tard, nous n'avons pas beaucoup plus de certitudes. Et cette incertitude fait aussi partie de l'histoire.
Et vous, à quoi jouiez-vous quand vous n'aviez pas de billes ? Des cailloux, des noyaux, des capsules ? Racontez-nous en commentaire. Les petits objets improvisés laissent rarement autant de traces que les jouets conservés dans les musées, alors que ce sont souvent eux qui racontent le mieux la réalité du jeu quotidien.
Pour aller plus loin
Les trois ressources ci-dessous sont rédigées en anglais.
- The British Museum, fiche d'objet 1867,0510.1 ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), le groupe des deux joueuses d'osselets de Campanie
- The British Museum, fiche d'objet 1903,0518.2 ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), le garçon au sac d'osselets de Béotie
- Museum of Cambridge, « Folklore Finds: Astragali, or Knucklebones » ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), les règles, les noms régionaux et les matières de remplacement
Chez MesBilles
- Les billes en terre cuite, avant le verre l'argile, le cran suivant de la même histoire
- L'Encyclopédie des billes, le vocabulaire, les tailles et les règles
- Toute la Gazette de MesBilles, notre blog éditorial
Sources
Les trois sources sont en anglais. Les traductions sont les nôtres.
- The British Museum, fiche d'objet 1867,0510.1, groupe en terre cuite de deux femmes jouant aux osselets, Campanie, vers 330 à 300 avant notre ère, relevée le 29 août 2026 : britishmuseum.org ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- The British Museum, fiche d'objet 1903,0518.2, figure en terre cuite d'un garçon tenant un sac d'osselets, Béotie, début du IIIe siècle avant notre ère, relevée le 29 août 2026 : britishmuseum.org ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)
- Museum of Cambridge, organisme de bienfaisance enregistré en Angleterre et au pays de Galles sous le n° 311309, « Folklore Finds: Astragali, or Knucklebones », 9 janvier 2025, relevée le 29 août 2026 : museumofcambridge.org.uk ↗ (page en anglais, s'ouvre dans une nouvelle fenêtre)

L'œil MesBilles
Ce qui nous a arrêtés, dans la fiche du garçon de Tanagra, c'est le sac. Quelqu'un a jugé, il y a vingt-trois siècles, que ce qui méritait d'être sculpté chez cet enfant, c'était sa réserve. Ce qu'il avait rassemblé, et qu'il gardait sur lui.
Crédits visuels : photo MesBilles, billes du catalogue, vendues à l'unité.