L'une de ces Billes dans le creux de la main, fermez les yeux : ce n'est pas du verre, c'est de la terre cuite

Patrimoine
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Posez-en une dans le creux de la main, fermez les yeux : ce n'est pas du verre. C'est plus mat, plus chaud, légèrement granuleux. La bille en terre cuite ne renvoie pas la lumière, elle l'absorbe. Sa rondeur n'est jamais tout à fait parfaite, son ocre n'est jamais tout à fait égal d'une bille à l'autre. Avant que les fours à verre n'apprennent à produire des billes transparentes par millions, c'est elle qu'un enfant glissait dans sa poche. La bille en terre, c'est la bille d'avant le verre. La plus ancienne, la plus modeste, la plus populaire. Nous avons voulu lui consacrer un article dédié, parce que l'histoire des billes sans la terre serait incomplète. Une précision pourtant : sous le mot « terre », plusieurs réalités matérielles ont coexisté au fil des siècles. Nous y reviendrons.

Illustration imaginée de jeux de billes au Moyen Âge

Depuis quand fait-on des billes en argile ?

Reconstitution de la piste de tropa, jeu antique grec aux osselets et olives

Très longtemps. Les premières billes connues ne sont pas en verre, elles sont en pierre, en silex, en os, parfois en noix séchée, et très souvent en argile cuite. Des spécimens conservés au British Museum proviennent de tombes égyptiennes du début du IIIᵉ millénaire avant notre ère : on enterrait les enfants avec leurs billes, ce qui, en creux, nous dit la place qu'elles occupaient déjà dans la vie quotidienne. Le Conservatoire du Jeu (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) rappelle que les Grecs anciens jouaient à la tropa, où l'on lançait des osselets ou des olives dans un trou, et les Romains à l'orca, avec des noix. Entre la noix et la bille de terre, le pas est très court.

Au Moyen Âge, en français, le mot circule sous une forme oubliée : on parle de gobille, une petite boule en terre. Le préfixe disparaît, le mot s'allège, la bille devient bille. Au XVIIIᵉ siècle, les billes s'arrondissent vraiment, et les matières se diversifient : terre, pierre, porcelaine, verre dont certaines en verre de Bohême (alors région de l'Empire des Habsbourg, aujourd'hui partie occidentale de la République tchèque, réputée pour ses verreries depuis le XVIIᵉ siècle). La bille en terre, elle, traverse toutes ces époques sans bouger dans son principe : une matière modeste, durcie par cuisson, qu'on roule entre les doigts.

Petite bille en terre cuite ancienne de teinte ocre

Pour comprendre la transition entre la bille en terre et la bille en porcelaine qui apparaît à cette époque, gardons en tête que la porcelaine est une céramique cousine de la terre cuite : toutes deux sont fabriquées à partir d'argile. Mais là où la terre cuite est une argile peu raffinée cuite à basse température, la porcelaine est une pâte fine, blanche, cuite à très haute température jusqu'à devenir vitrifiée dans la masse. Quand les ateliers allemands de Thuringe se mettent à produire des billes en porcelaine au milieu du XIXᵉ siècle, ils ne tournent pas le dos à la tradition de la bille en terre ; ils en proposent une déclinaison plus dure, plus blanche, plus précieuse, propice au décor peint. Comme nous le racontions dans notre article sur la Fête mondiale du Jeu, la bille est un objet de civilisation autant qu'un jouet d'enfance.

Comment fabriquait-on les billes en terre ?

Pour fabriquer une bille, il a existé au cours de l'histoire trois grandes façons de faire. La plus ancienne, et la plus simple : on roule de l'argile entre les mains, on la cuit. C'est ce qu'un potier de village savait faire chez lui, sans matériel particulier. Plus tard, à l'époque moderne, les verriers d'Italie et d'Europe centrale ont appris à travailler le verre à la flamme : on chauffe une baguette de verre jusqu'à la faire fondre, on la façonne en bille à la main. Et enfin, au tout début du XXᵉ siècle, on invente la machine qui presse le verre fondu dans une matrice métallique, et tout change d'échelle. Trois gestes, trois époques. C'est par le premier, celui de l'argile, que tout commence ; c'est lui que nous allons regarder de plus près.

Pour la bille en terre ancienne, le procédé tenait en quelques gestes répétés à l'infini. On préparait une argile bien malaxée, débarrassée de ses impuretés. On la roulait en boudins, comme on roule une pâte, c'est exactement le premier geste qu'on apprend, enfants, quand on a pour la première fois de la pâte à modeler entre les mains. Ces boudins étaient tronçonnés en boulettes régulières, qu'on faisait tourner pour les arrondir. Le Musée des Berthalais (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), à Mirabel-et-Blacons dans la Drôme, conserve une « bétonneuse » d'époque qui servait à ce malaxage et à ce roulage. Car très vite, les fabricants ont compris l'intérêt d'utiliser des outils mécaniques pour produire ces fameux boudins en série. Venait enfin la cuisson, dans de grands fours chauffés au bois, plus tard au coke (un combustible solide obtenu en chauffant le charbon en l'absence d'air, qui brûle plus chaud et plus régulièrement que le bois, indispensable pour atteindre les températures requises par les fours céramiques industriels). Selon la température du four et le type d'argile utilisé, la couleur finale variait du beige clair à l'ocre soutenu. Pas de teinte planifiée à l'avance : chaque cuisson donnait sa propre nuance.

Certaines billes recevaient ensuite un décor. D'abord, un engobe coloré : une fine couche d'argile liquide teintée, appliquée avant cuisson pour donner une couleur d'ensemble ou créer un fond contrasté. Parfois, on y ajoutait un peu d'émail : un enduit qui fond à la cuisson et forme à la surface une couche imperméable, brillante et décorative. C'est cette couche posée sur une terre poreuse qui distingue, plus tard, la faïence émaillée de la porcelaine, vitrifiée dans la masse. Sur ces fonds, on traçait à la main deux ou trois lignes croisées de bleu, de vert, de rouge. Rien de plus, rien de moins.

Bille en terre cuite jaune ornée de fines lignes peintes à la main

Cette imperfection n'était pas un défaut : c'était simplement la norme du temps. On ne cherchait pas la bille parfaite ; on cherchait la bille bon marché, solide, ronde assez pour rouler droit, et qu'on pouvait remplacer le jour où on la perdait sous un meuble. La perfection industrielle viendra plus tard, avec le verre pressé. Ce qui frappe l'œil aujourd'hui, c'est précisément cette irrégularité : deux billes en terre ne sont jamais tout à fait identiques. C'est aussi ce qui les rend attachantes. Le geste de la main reste visible, presque palpable, dans chaque pièce.

Cette description est celle des procédés historiques. Mais la « bille en terre » ne se résume pas à l'argile cuite : dans la France contemporaine, un autre procédé, hérité d'une tradition de la première moitié du XXᵉ siècle, repose sur la chaux, le ciment et le séchage à l'air libre, sans four. Nous y consacrons la dernière section de cet article.

Où produisait-on ces billes ?

Partout où il y avait de l'argile et un four, c'est-à-dire à peu près partout. Mais quand on regarde l'histoire récente, celle qu'on peut documenter avec des archives et des recensements, deux grands foyers de production de masse se détachent au XIXᵉ siècle.

Blason de la région de Thuringe en Allemagne

Le premier est allemand, en Thuringe et en Saxe, autour des bourgs verriers de Lauscha et de leurs voisins potiers. C'est de là que sont venues, à partir du milieu du XIXᵉ siècle, les fameuses billes en porcelaine peintes, exportées par millions vers l'Europe et l'Amérique : de petites billes blanches décorées de bandes croisées bleues, vertes et rouges. La Thuringe a aussi exporté son savoir-faire : les recensements de la Drôme, après 1881, mentionnent des tailleurs de billes saxons venus s'installer à Cobonne, Aouste-sur-Sye, Saoû et Beaufort, là où l'on travaillait les marnes bleues. Il s'agit de roches sédimentaires tendres, formées d'un mélange d'argile et de calcaire, déposées au fond des mers du Crétacé. On les rencontre un peu partout dans la vallée de la Drôme, où elles affleurent à la surface du sol ; elles tirent leur teinte gris-bleu de la pyrite et de la matière organique qu'elles contiennent.

Blason du département de la Drôme en France

Le second foyer est français, et il se trouve précisément dans ce coin de Drôme. La monographie de la fabrique Barral (Aouste à Cœur) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) raconte qu'elle est fondée en 1876 par Alexandre Barral, marchand drapier de Cobonne, et qu'elle exploite d'abord la pierre puis l'argile pour produire des billes en très grande quantité. En 1914, faute d'eau suffisante, l'atelier déménage à Mirabel-et-Blacons, sur le canal de la Gervanne, dont les turbines fournissent l'énergie. Pendant près d'un siècle, ce site va sortir des millions de billes et rester l'une des dernières usines de ce genre en France, comme le raconte aussi l'association Histoire et Patrimoine Aoustois (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre). Quand la fabrique s'arrête définitivement, ses machines des années 1940 ne sont pas détruites : un artisan d'un autre département les recueille pour faire perdurer le geste. Nous racontons cette suite plus loin.

Sceau de l'État de l'Ohio aux États-Unis

Côté américain, l'histoire bascule à Akron, dans l'Ohio. Samuel Dyke y met en place dès 1884 une planche à rainures qui permet de rouler les billes d'argile en série. Un ouvrier peut produire 1 000 billes par heure ; l'usine S.C. Dyke and Co. atteint le million de billes par jour. Akron comptera bientôt trente-quatre usines de billes. Pour la première fois, un enfant peut acheter un sac de billes pour quelques centimes, ce que raconte en détail l'enquête « Once Upon A Time In Akron » (en anglais) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre).

Pourquoi le verre a-t-il remplacé la terre ?

La bascule s'opère en deux temps, et elle n'est pas l'effet d'un caprice de mode. Le premier temps est artisanal : à partir du XIXᵉ siècle, les verriers d'Allemagne, d'Italie et de Bohême maîtrisent la fabrication de billes en verre soufflé ou travaillé à la flamme. Belles, colorées, avec ces motifs torsadés à l'intérieur qu'on appelle rubans, elles deviennent un objet désirable.

Bille en verre avec motif ruban torsadé interne coloré

La nuit, sous une lampe, elles ont quelque chose que la terre n'a pas : la lumière. L'exposition « Un siècle de verre » à Conches, dont nous avons rendu compte plus tôt cette saison, en donne un aperçu côté France.

Le second temps est industriel, et il est américain. En 1903, à Akron toujours, Martin F. Christensen, un immigré danois, met au point une machine capable de produire des billes en verre parfaitement rondes. Le Museum of American Glass in West Virginia (en anglais) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) situe l'invention au tournant du siècle : Christensen avait d'abord inventé une machine à roulements à billes en acier, et il a appliqué le même principe au verre. Il dépose son brevet en 1905. Dès 1914, sa compagnie produit un million de billes en verre par mois. À Akron, la société Akro Agate, fondée en 1910, perfectionne le procédé : dans les années 1920, elle contrôle plus de 75 % du marché américain.

La bille en verre devient aussi rapide à produire que la bille d'argile, plus solide, plus colorée, plus lisible.

La conséquence est mécanique. La production de billes en argile ralentit dans les années 1920 et s'efface des cours de récré au cours des années 1930. Ce n'est pas une fin, c'est une transition. La terre passe le relais. Le verre prolonge l'histoire, et la bille reste exactement ce qu'elle était : un objet rond, à la portée de toutes les mains, qui sert au jeu.

Quelle place avait la bille en terre dans la cour de récré ?

Pour les enfants français des années 1900 à 1950, la bille en terre est la bille du quotidien. Elle ne coûte presque rien, on en perd, on en gagne, on en échange. À côté d'elle, la bille en verre coloré est un petit luxe : on l'admire, on l'utilise comme bille à lancer, on la garde précieusement. Cette hiérarchie matérielle dessine une économie d'enfance codifiée : la bille en terre devient l'unité de compte, la monnaie de la cour. On en donne dix pour une belle bille en verre, vingt pour une grande bille travaillée, davantage encore pour une bille d'agate.

La fiche d'inventaire « Les jeux de billes » (PDF, Ministère de la Culture, 2012) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), dans le cadre du patrimoine culturel immatériel, rappelle à quel point la bille a structuré la sociabilité enfantine française jusqu'aux années 1960-1970 : règles transmises à l'oral, vocabulaire qui change d'un département à l'autre, circulation d'objets qui dessine une véritable société des billes. La taille standard d'une bille, en France, est de 16 mm. Il en existe de plus petites, et aussi de beaucoup plus grandes. Parmi ces dernières, les billes mesurant précisément 25 mm, également appelées « calots », occupent un rôle à part dans les jeux de cour, dont nous parlerons en détail dans un prochain article.

Sac de billes anciennes, image évocatrice de cour de récréation

Sortez aujourd'hui une bille en terre devant un adulte qui a connu ces cours d'école : presque toujours, un souvenir remonte. La boîte à chaussures sous le lit, l'échange contre une image, le cercle tracé à la craie. La bille en terre est, en France, une madeleine de poche 😅.

Comment reconnaître et dater une bille en terre ancienne ?

Les billes en terre cuite n'ont quasiment jamais été signées, datées, ni documentées pièce par pièce. C'est leur condition d'objet populaire. Quelques indices permettent néanmoins de s'orienter.

  • La surface. Une bille en terre ancienne authentique n'est jamais parfaitement lisse ni parfaitement ronde. On lit le geste de la main ou de la machine à rainures : une légère asymétrie, parfois un méplat presque imperceptible, un grain de cuisson visible à la loupe.
  • La couleur. L'argile cuite donne un nuancier allant du beige clair au brun, en passant par tous les ocres. Une teinte trop régulière, trop uniforme, doit éveiller la prudence. La patine du temps creuse des micro-rayures qui mattent encore la surface.
  • Les décors. Les billes en porcelaine peintes de Thuringe portent typiquement trois groupes de lignes croisées rouges, vertes et bleues, peintes à la main. Si vous reconnaissez ce décor, vous êtes vraisemblablement face à une pièce du troisième quart du XIXᵉ siècle, importée en Europe ou en Amérique entre 1850 et 1910.
  • Le poids et le son. Une bille en terre cuite est plus légère qu'une bille en verre de même diamètre, et elle ne « sonne » pas pareil quand on la fait rouler. C'est un test simple à faire dans le creux de la main. Pour comparer porcelaine et faïence émaillée, les collectionneurs ajoutent un troisième test : la translucidité au contre-jour. La porcelaine, vitrifiée dans la masse, laisse passer un peu de lumière ; la terre cuite émaillée reste opaque.
  • Le contexte. Une bille trouvée dans une vieille boîte familiale, dans un jardin ancien, dans un sol fouillé, n'a pas la même histoire qu'une bille du commerce contemporain. Le contexte vaut souvent autant que l'objet.

Pour pousser plus loin, une ressource française précieuse est le Musée des Berthalais (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), à Mirabel-et-Blacons, qui montre les outils de fabrication. Pour des questions plus ponctuelles, notre FAQ Encyclopédique pour pousser la définition s'enrichit au fil des articles.

Terre, grès, faïence, porcelaine : ne pas confondre ?

C'est sans doute le point le plus piégeux du vocabulaire des billes anciennes. Quatre matières, quatre familles, qu'on confond souvent.

  • La terre cuite est une argile peu raffinée, cuite à basse température (en gros 800 à 1 000 °C), poreuse, mate, dans les tons ocre. C'est la matière des billes les plus communes du XIXᵉ et de la première moitié du XXᵉ siècle.
  • Le grès est une argile particulière, cuite à plus haute température (1 200 à 1 300 °C), qui devient dense, dure, presque imperméable. Les billes en grès, plus rares, ont une sonorité un peu plus claire et une surface plus serrée.
  • La faïence est une terre cuite recouverte d'un émail opaque, souvent blanc. Quelques billes anciennes du XIXᵉ ressortent de cette catégorie, en général décorées à la main.
  • La porcelaine est une pâte fine, blanche, vitrifiée, cuite à très haute température (1 300 à 1 400 °C). Les vraies billes en porcelaine historiques sont les pièces allemandes du XIXᵉ que nous évoquions plus haut, peintes de croisillons colorés.

Un point d'attention pour nos lectrices et lecteurs : la collection Billes Porcelaine du catalogue MesBilles est faite en verre, pas en porcelaine. C'est un nom commercial, hérité d'un usage de marché, qui désigne une finition mate et opaque rappelant l'aspect porcelaine. Pour une vraie bille historique en porcelaine peinte du XIXᵉ siècle, c'est dans les brocantes, chez les antiquaires et dans les fonds de musées qu'il faut la chercher, pas dans une boutique de billes contemporaines. Nous tenions à le préciser noir sur blanc.

Et aujourd'hui, comment fabrique-t-on encore des billes en terre en France ?

La fabrique Barral de Mirabel-et-Blacons a fermé ses portes. Mais le geste, lui, n'a pas tout à fait disparu. Lorsque le dernier fabricant français traditionnel s'est arrêté, ses machines n'ont pas été ferraillées : un artisan d'un autre département, en Mayenne, les a recueillies, transportées dans son atelier, et a appris à les faire fonctionner. L'atelier Concept Bois et Jeux (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) perpétue depuis une fabrication artisanale de billes en France, à partir de deux machines d'origine Barral des années 1940.

Machines d'origine Barral des années 1940, atelier Concept Bois et Jeux

Le récit est singulier. Gaël Mauron, fondateur de Concept Bois et Jeux, n'est pas issu du monde de la céramique. Ingénieur en bureau d'études pendant une vingtaine d'années, il a quitté l'industrie pour fonder son atelier de jeux en bois. C'est en cherchant des pions traditionnels pour ses jeux qu'il a découvert l'existence de ce dernier fabricant français de billes en terre, alors en train de cesser son activité. Il a fait le voyage, on lui a expliqué le procédé, on lui a cédé les machines. C'est ainsi qu'un savoir-faire français qui aurait pu disparaître a trouvé une seconde vie, dans un atelier de Mayenne.

Première surprise pour qui visualisait une cuisson de terre : il n'y a pas de four ici, ni d'argile à proprement parler. Le procédé que Gaël pratique aujourd'hui, et qu'il décrit en détail sur la page Atelier de son site (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre), commence par un simple grain de sable. Ce grain est placé dans une machine cylindrique rotative que les artisans appellent la coucourde (un mot dont on reparle plus bas). La coucourde tourne lentement ; on y ajoute progressivement un mélange de chaux, de ciment et d'un peu d'humidité. Par adhésion successive autour du grain de sable, et selon une recette traditionnelle, la bille grossit, couche après couche.

Coucourde, machine cylindrique rotative pour la fabrication artisanale de billes

La fabrication se déroule en trois étapes patientes, entrecoupées de longs séchages à l'air libre :

  • le noyau atteint 3 à 4 mm en une heure de travail, puis on le laisse sécher une semaine ;
  • le grain de poivre atteint 6 mm en deux heures supplémentaires, puis on le laisse sécher deux semaines ;
  • la bille finale atteint 14 à 16 mm en quatre heures de travail, puis on la laisse sécher encore deux semaines.

Selon les éléments transmis par Gaël, il faut compter environ sept heures de travail effectif réparties sur un mois et demi pour produire une série de 6 000 billes. À chaque étape, l'artisan reste à la machine : il ajuste la vitesse, l'humidité, le lissage. Rien n'est laissé au hasard, et l'œil humain reste indispensable. Suivent les opérations de finition :

  • Tri par diamètre : les billes passent dans un outillage qui retient celles supérieures à 14 mm. Le reste est écarté.
  • Nettoyage en bétonnière : un passage en bétonnière (à l'écho lointain de l'outil exposé au Musée des Berthalais) permet de retirer la couche superficielle fragile et de lisser la bille avant la peinture. Cette étape sert aussi à éliminer les pièces les plus fragiles, qui se cassent à ce moment-là.
  • Peinture au tonneau : c'est une méthode qui permet de peindre douze kilos de billes en une seule fois, dans n'importe quelle couleur. La peinture utilisée est conforme aux normes jeux et jouets (EN 71-3).

« Voilà vous connaissez tout (presque) de la fabrication de la bille… et je garde encore quelques secrets ! », résume Gaël Mauron à la fin de son texte. C'est une fabrication entièrement manuelle, lente, exigeante, qui n'a presque rien à voir avec la cuisson à très haute température dont parle l'histoire ancienne de la céramique. Et pourtant, le résultat est bien une bille en terre, ronde, mate, légèrement granuleuse, qui glissera dans le creux d'une main d'enfant.

Cette continuité, par ailleurs, n'efface pas la mémoire du procédé historique : entre la cuisson d'argile du XIXᵉ siècle et le séchage chaux-ciment d'aujourd'hui, ce sont deux gestes différents qui ont fait, et qui font encore, ce que nous appelons sans hésiter « une bille en terre ». La langue conserve plus que ce que la chimie pourrait dire.

Nous remercions chaleureusement Gaël Mauron, de Concept Bois et Jeux, qui nous a gracieusement transmis les photographies qui suivent, et qui a relu cet article pour en corriger les approximations techniques. Sa générosité documentaire est précieuse.



Billes en cours de séchage à l'air libre, atelier Concept Bois et Jeux
Outils traditionnels de fabrication, héritage des machines Barral
Photos © Concept Bois et Jeux. Machines d'origine Barral, années 1940.

Dans le vocabulaire de ces ateliers, certains mots anciens circulent encore. La coucourde est l'un d'eux. Le mot vient du provençal et du drômois ; il désigne ordinairement une citrouille, une courge. Appliqué à une machine, il en désigne la forme renflée, ventrue, comme une cucurbitacée tenue dans la paume de la main. C'est la mémoire vivante d'un temps où chaque village avait son vocabulaire de billes, et où les jeux portaient des noms qui ne se trouvent dans aucun dictionnaire. Le mot a voyagé de la Drôme à la Mayenne avec les machines.

Ces ateliers, modestes par leur taille, sont précieux. Ils tiennent vivant un savoir-faire qui aurait pu disparaître. Ils prolongent, avec leurs propres gestes, ce que les Barral, les Dyke, et tant d'autres ont commencé il y a plus de cent ans. Une bille en terre faite aujourd'hui n'est pas une copie : c'est une bille, simplement, et le geste continue.

À votre tour

Quelle bille de votre enfance vous reste en mémoire ? Connaissez-vous une histoire de bille en terre dans votre famille, un atelier local oublié, un mot régional qu'on n'entend plus ? Et si vous voulez qu'on raconte un jour comment les billes naissent dans les ateliers verriers d'aujourd'hui, dites-le nous. Rendez-vous tout en bas de cet article, dans le formulaire « Laisser un commentaire » : ce sont vos questions et vos souvenirs qui font nos prochains articles.

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Chez MesBilles

Notre maison de sélection est avant tout orientée verre, à l'unité, du commun à l'exception. Si l'envie vous prend de tenir dans la main quelques billes en terre, vraies, modestes, choisies une à une, notre collection Bille en Terre rassemble ce que nous trouvons de plus juste sur ce versant. À l'unité, comme tout le reste du catalogue, parce qu'une bille n'est pas un produit en gros, c'est un objet précis qu'on choisit.

Mascotte Ronde MesBilles

L'œil MesBilles

Une maison de sélection. Nous croyons aux objets qui se transmettent plutôt qu'ils ne se consomment, et nous tenons à raconter, sans nostalgie, ce qui fait la profondeur d'une bille.

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Sources

Le Conservatoire du Jeu, page « Billes » (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Musée des Berthalais, « Les billes à jouer » (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Aouste à Cœur, « La fabrique de billes Barral » (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Histoire et Patrimoine Aoustois, archives Barral (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Ministère de la Culture, fiche PCI « Les jeux de billes » (PDF) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Connaissance des Énergies, « Qu'est-ce que le coke ? » (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Mucem / RMN-Grand Palais, glossaire céramique (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Sèvres – Cité de la céramique, « Qu'est-ce que la céramique ? » (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Marble Collectors Society of America, « China Marbles » (en anglais) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Museum of American Glass in West Virginia, « History of the Machine-Made Glass Marble » (en anglais) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Antique Trader, « Once Upon A Time In Akron » (en anglais) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Concept Bois et Jeux, page « Atelier » (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre) · Reportage vidéo Concept Bois et Jeux (YouTube) (s'ouvre dans une nouvelle fenêtre).

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